« Quand le sang coule dans la rue, il faut investir, même si c’est le vôtre. » (Nathan Mayer ROTHSCHILD)
Il est des citations qui traversent les siècles sans jamais perdre leur pertinence. Celle associée au Baron ROTHSCHILD résume à elle seule l’une des grandes règles de l’investissement : les meilleures opportunités apparaissent souvent lorsque les peurs du marché prennent le dessus sur la raison, lorsque lesdits marchés paniquent et que les investisseurs se précipitent pour vendre ce qu’ils convoitaient encore hier.
C’est précisément dans cette configuration que se trouvent aujourd’hui les métaux précieux, dont l’Or et l’Argent. Après avoir connu des progressions remarquables, les deux métaux précieux subissent dernièrement une correction qui pourrait, à première vue, inquiéter un investisseur non aguerri. Pourtant, derrière ces corrections baissières se cachent essentiellement des facteurs conjoncturels et des incertitudes politiques spéculatives. Les élections américaines de mi-mandat (dits ‘US midterms‘) et le résultat de l’élection présidentielle brésilienne contribuent à alimenter cette nervosité, détournant momentanément l’attention des marchés des fondamentaux économiques et monétaires.
Mais faut-il véritablement confondre une secousse politique avec un retournement structurel ? Probablement pas. En effet, jamais les arguments en faveur de l’Or et de l’Argent n’ont été aussi puissants de toute l’Histoire. Endettement massif des États à échelle internationale, amoindrissement de la suprématie du dollar américain et des pétrodollars, achats persistants des banques centrales, tensions économiques et géopolitiques, explosion des besoins industriels ainsi que raréfaction relative de l’offre. En résumé, tous les ingrédients d’une attractivité durable sont réunis.
Cependant, les marchés ont souvent la mémoire courte. L’immédiateté du profit, diraient certains. De manière plus littéraire, Fernand BRAUDEL s’exprimait en ces termes en 1958 dans ‘La longue durée’ : « L’événement est explosif, « nouvelle sonnante ». De sa fumée abusive, il emplit la conscience des contemporains, mais il ne dure guère, à peine voit-on sa flamme ».
Par ailleurs, il est manifeste que lesdits marchés réagissent aux événements (actuels), tandis que les investisseurs avisés regardent les transformations profondes qui façonnent l’économie mondiale. Et c’est précisément ce décalage entre le bruit politique et la réalité des fondamentaux qui pourrait faire de la correction actuelle un épisode d’autant plus utile et constructif pour les métaux précieux.
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat du 03 novembre 2026 constituent LE rendez-vous déterminant pour l’administration de Donald TRUMP. Sans remettre en jeu la présidence, elles peuvent néanmoins modifier significativement les marges de manœuvre ultérieures de la Maison-Blanche, notamment en matière budgétaire, commerciale ou même diplomatique. Les spéculateurs et autres grands financiers adeptes du THF (Trading Haute Fréquence) anticipent les différents scénarios, ajustent par voie de conséquence leurs positions financières et réduisent parfois leur exposition aux actifs qui ont fortement progressé. Dans ce contexte, l’Or et l’Argent – actifs refuges historiques – deviennent temporairement les victimes collatérales de mouvements de portefeuille qui ne traduisent pas directement une dégradation de leur valeur intrinsèque.
Le paradoxe est saisissant. Alors que les incertitudes politiques et budgétaires américaines devraient, à terme, conforter l’intérêt pour les valeurs refuges, les anticipations de marché peuvent momentanément produire l’effet inverse. En pareille situation, il convient alors de se rappeler les paroles d’un des plus illustres investisseurs américains : « Soyez craintif quand les autres sont avides, et avide quand les autres sont craintifs » (Warren BUFFETT, dans sa lettre aux actionnaires de Berkshire Hathaway en 1986).
Une perspective de politique budgétaire plus expansionniste, des rendements obligataires sous pression ou un dollar momentanément renforcé peuvent momentanément pénaliser l’Or et l’Argent. La perspective d’un Congrès divisé peut également alimenter des anticipations de tensions commerciales supplémentaires, notamment avec la Chine. Mais ces réactions demeurent indubitablement conjoncturelles. Elles ne font disparaître ni les déséquilibres budgétaires américains, ni les interrogations sur la soutenabilité de la charge de la dette, ni la volonté croissante de nombreux pays de réduire leur dépendance au dollar américain.
La situation brésilienne constitue un autre facteur de perturbation. La réélection le 25 octobre 2026 de Luiz Inácio DA SILVA, dit ‘Lula‘, face à Flávio BOLSONARO a provoqué une réaction particulièrement brutale des marchés financiers locaux. En réaction, en une seule journée (dite ‘séance boursière‘ sur les marchés), l’indice de la bourse de São Paulo a chuté de 17% et la monnaie brésilienne (le real) a corrigé de 12% par rapport au dollar américain. Les investisseurs qui avaient anticipé une alternance politique ont dû revoir leurs positions dans l’urgence. Ces fortes pressions illustrent le décalage entre les anticipations électorales et le résultat des urnes et traduisent financièrement une inquiétude des grands acteurs financiers quant aux orientations économiques, budgétaires et fiscales du prochain mandat.
Pour autant, il serait hasardeux d’assimiler cette réaction brésilienne à une remise en cause des perspectives de l’Or et de l’Argent. L’élection de Lula est un événement politique national, dont les conséquences immédiates concernent principalement les actifs brésiliens et les anticipations des investisseurs exposés à cette économie. Son influence sur les métaux précieux relève davantage d’un effet indirect de contagion, de change monétaire et de réallocation des capitaux que d’une modification de leurs fondamentaux mondiaux. Là encore, le marché peut confondre un événement ponctuel avec une transformation structurelle. Il en va de même avec les élections de mi-mandat aux États-Unis.
C’est précisément ce décalage qui mérite l’attention. Car l’Or bénéficie en particulier aujourd’hui d’un mouvement historique de fond, consistant en la massification des réserves des banques centrales. Pendant des décennies, les obligations souveraines américaines ont constitué le socle privilégié des réserves internationales. Cette situation évolue pour revenir à des fondamentaux historiques. Selon les données officielles existantes, l’Or est désormais le premier actif de réserves mondial en 2026. D’après la Banque Centrale Européenne (BCE), il représente dès lors 27% des réserves mondiales des banques centrales à la fin de 2025, contre 22% pour les bons du Trésor américain. Ce changement, quelque peu relayé en juin 2026 par la presse spécialisée, est considérable et historique. Il témoigne d’une transformation profonde de la perception de l’Or, des changements radicaux dans la confiance des marchés actions/obligations et doit désormais être considéré comme une véritable alternative monétaire à l’ensemble des actifs libellés en devise (a fortiori ceux en dollar américain).
Cette évolution ne relève pas d’un simple phénomène spéculatif, mais structurel. Les banques centrales achètent de l’Or pour une raison fondamentale. Cet actif ne dépend de la solvabilité d’aucun État, ne peut être créé par décision ou politique monétaire et ne comporte aucun risque de contrepartie. Dans un environnement marqué par l’endettement massif des économies développées, la fragmentation géopolitique et les incertitudes sur les équilibres monétaires internationaux, cette caractéristique constitue un avantage exceptionnel.
Les achats institutionnels apportent ainsi un soutien structurel au marché. Les données du World Gold Council font état d’une accumulation nette d’Or par les banques centrales au cours de 2026. Cette demande de long terme contribue à absorber les phases de faiblesse et démontre que les grands acteurs monétaires ne raisonnent pas au rythme des fluctuations boursières quotidiennes.
L’Argent présente, quant à lui, un profil encore plus singulier. À la différence de l’Or, il possède une double identité : métal précieux et matière première industrielle stratégique (voire critique). Il est indispensable à de nombreux secteurs qui façonneront l’économie des prochaines décennies. Son exceptionnelle conductivité électrique le rend incontournable dans les panneaux photovoltaïques, les véhicules électriques, les équipements médicaux, les composants électroniques, les semi-conducteurs et les infrastructures nécessaires au développement de l’intelligence artificielle.
L’essor des centres de données, la multiplication des équipements électroniques et l’électrification des économies mondiales renforcent progressivement cette dépendance. Une part importante de la demande d’Argent provient désormais de l’industrie. Cette particularité confère au métal gris un potentiel qui dépasse largement celui d’un simple actif de protection contre l’inflation ou la dévaluation monétaire.
À cette demande structurelle s’ajoute une problématique essentielle, à savoir celle de l’approvisionnement. La concentration du raffinage et du traitement de plusieurs métaux stratégiques en Chine constitue une vulnérabilité majeure pour les économies occidentales. Pékin a notamment renforcé son contrôle sur les exportations d’argent, tandis que Washington a inscrit le métal sur sa liste des minerais critiques en novembre 2025. Ces décisions soulignent l’importance stratégique croissante de l’Argent dans les rapports de force économiques internationaux, et il est notoire que la capitalisation boursière mondiale du précieux métal oscille entre la troisième et sixième place au monde (donc entre Apple valorisée environ 4 500 milliards d’euros … et Amazon valorisée environ 2 325 milliards d’euros).
L’équation devient particulièrement intéressante lorsque l’on rapproche cette demande industrielle de la rigidité relative de l’offre minière. Contrairement à certaines matières premières, l’offre (c’est-à-dire la quantité disponible) d’Argent ne peut pas s’ajuster instantanément à une hausse de la demande. Une part importante de sa production est issue de mines principalement exploitées pour d’autres métaux. Il est donc difficile d’augmenter rapidement les volumes disponibles en réponse à une tension sur le marché de l’argent. Cette caractéristique peut amplifier les mouvements de prix lorsque la demande industrielle progresse et que les stocks disponibles se contractent.
L’Or et l’Argent disposent ainsi de deux moteurs complémentaires. Le premier est monétaire et patrimonial, reposant sur la défiance envers l’endettement, la recherche de sécurité et la diversification des réserves internationales. Le second est industriel et technologique, s’appuyant sur des besoins croissants, des chaînes d’approvisionnement fragiles et une offre qui ne peut être développée du jour au lendemain. Ensemble, ils constituent une exposition à deux mutations majeures de l’économie mondiale : la recomposition du système monétaire international et la révolution industrielle numérique et énergétique.
Les circonstances, fussent-elles américaines ou brésiliennes, ne changeront pas cette réalité durablement installée. Elles peuvent accélérer certains mouvements de court terme, modifier les anticipations de change ou provoquer des réactions émotionnelles. Elles ne peuvent cependant pas inverser en quelques jours des tendances économiques et industrielles qui se construisent sur plusieurs années, décennies voire siècles.
Enfin, une erreur consisterait à regarder ces actifs uniquement à travers le prisme de leurs dernières variations hebdomadaires ou mensuelles. L’histoire des métaux précieux rappelle régulièrement que les phases de correction ne sont pas nécessairement synonymes de faiblesse structurelle. Dans un monde financiarisé où les dettes s’accumulent à grande vitesse, où les rapports de force géopolitiques se durcissent considérablement, où la confiance des populations dans les gouvernements s’érode irréfragablement, où les banques centrales accumulent massivement des métaux précieux dans leurs réserves et où l’industrie réclame toujours davantage de métaux stratégiques, l’Or et l’Argent ont plus que jamais des arguments exceptionnels en leur faveur. Si leur trajectoire ne sera évidemment pas linéaire, et qu’aucune hausse ne saurait être garantie bien que très plausible, il s’avère que les raisons profondes de leur attractivité demeurent ô combien renforcées jour après jour dans ce monde multipolaire.




