Les chiffres sont éloquents. Aux États-Unis, selon le journal Fox Business la mensualité moyenne d’un crédit automobile pour un véhicule neuf atteint désormais 770 dollars en juillet 2026, un scabreux record historique. Pour beaucoup de profils d’emprunteurs classés financièrement « corrects », la presse américaine annonce même des mensualités fréquemment à plus de 800 dollars par mois. Dans le même temps, les prêts s’étalent de plus en plus souvent sur (davantage de) sept ans, tandis que l’encours total du crédit automobile avoisine désormais 1 700 milliards de dollars. Ce chiffre, vertigineux, excède pour la première fois la dette totale étudiante des États-Unis évaluée à 1 658 milliards de dollars.
Certes, ces données peuvent être le reflet d’une hausse du prix moyen des véhicules. Mais elles révèlent également autre chose : une banalisation d’un mode de consommation où l’endettement n’est plus une exception aux fins de développement mais une norme asservissante.
En effet, hors de tout filtre ou masques, personne n’impose à la majorité des ménages d’acquérir un véhicule neuf haut de gamme, de le renouveler régulièrement et encore moins de l’équiper jusqu’à la dernière option disponible. Le marché de l’occasion récente existe, avec de fortes décotes (≥ 50 %) généralement dès cinq ans tel que l’affirme cet assureur réputé. Par ailleurs, les modèles plus sobres existent, tout comme des véhicules conservés dix ou quinze ans et les arbitrages.
Toutefois, beaucoup préfèrent transformer plusieurs centaines de dollars de revenu disponible en mensualités fixes pendant près d’une décennie.
Puis, vient généralement le temps des discours biaisés tels que : « le pouvoir d’achat serait détruit », « les gouvernements seraient responsables », « la Nation abandonnerait ses citoyens » ou « le système serait devenu insoutenable ».
Bien que ces critiques puissent parfois être entendues – à condition d’être justifiées – lorsqu’elles concernent l’inflation, la fiscalité ou certaines politiques publiques, elles deviennent beaucoup moins évidentes lorsqu’elles servent principalement à masquer des choix de consommation librement consentis et des défauts de responsabilité marquants.
Le véritable sujet n’est pas uniquement le coût du crédit automobile. Non, le véritable sujet est ce qui est appelé le « coût d’opportunité ». Il s’agit d’un « concept économique qui mesure la valeur de l’option la plus avantageuse à laquelle on renonce lorsqu’on prend une décision ».
En simulant un ménage économisant simplement 300 ou 400 dollars par mois en optant, par exemple, pour un véhicule plus raisonnable ou en conservant quelques années supplémentaires son automobile actuelle, il apparait un constat saisissant. Investie régulièrement sur plusieurs décennies dans des actifs dits « financiers », « productifs » ou « patrimoniaux », cette somme pourrait bénéficier des intérêts composés et constituer – à la sortie – un patrimoine significatif sans avoir, pour autant, abandonné l’usage d’un véhicule. Ce sont précisément ces flux de trésorerie, aujourd’hui absorbés par des mensualités élevées, qui disparaissent définitivement.
Chaque remboursement effectué dans un bien d’usage (ex : une voiture qui perd de la valeur) représente simultanément une triple peine : une perte financière brute non-récupérable du fait des intérêts du crédit, une (forte) baisse de la valeur résiduelle du bien et, de surcroît, le rendement non-perçu d’un investissement ou placement qui n’a pas été réalisé.
Et c’est ici que l’accumulation, ou « l’effet cocktail », devient densément préoccupant(e) :
1) Le crédit immobilier mobilise fréquemment une part considérable des revenus. En 2021, en France, l’INSEE affirme qu’un ménage sur trois est endetté pour un motif immobilier. Certains diront que ce crédit finance toutefois un actif susceptible, selon les marchés et les périodes, de conserver ou d’accroître sa valeur. Cela est souvent fait en occultant fréquemment les risques de marché, les charges, les coûts, les frais, les taxes, les émoluments, etc. au cours de toute la durée de détiention du bien ;
2) Le crédit étudiant, de plus en plus discuté notamment pour des diplômes aux valeurs désormais très incertaines, sont parfois mis en avant dans le cadre de l’investissement dans le « capital humain ». Potentiellement, mais la proportion de salaires durablement élevés par rapport au nombre de diplômés de l’enseignement supérieur est très minime. En effet, seulement 12 % des travailleurs salariés du privé touchent plus de 4 000 euros nets avant impôts par mois, dont 8 % occupent la tranche 4 000 – 6 000 euros, 2 % occupent la tranche 6 000 – 8 000 euros et 2 % occupent la tranche supérieure à 8 000 euros. Après impôts, le constat est peu réjouissant ;
3) Le crédit automobile, quant à lui, finance dans l’écrasante majorité des cas un bien d’usage dont la valeur décroît (très) rapidement après son acquisition (ou sa mise en circulation) ;
4) Le crédit à la consommation, généralement avec des taux d’emprunts élevés, ferme « la marche des crédits ». Cela peut également inclure les paiements fractionnés (achat 12 mois, 24 mois, 36 mois, etc.) qui sont parfois tout autant délétères pour les ressources financières d’un ménage et qui sont rarement considérées comme des crédits à la consommation. Chez Apple, opérant avec le courtier Cetelem, on trouve ainsi des taux de financement TAEG fixes allant de 4,90% à 14,95% pour une période de 36 mois.
De fait, lorsqu’une personne ou un ménage cumule remboursement immobilier, prêt étudiant, mensualité automobile d’environ 800 dollars, crédits à la consommation voire paiements différés, sa trésorerie devient progressivement totalement captive. Le salaire cesse d’être une ressource libre ; il devient alors un simple mécanisme de remboursement permanent.
Par conséquent, le constat se heurte au mur de la réalité : il ne reste dès lors plus de matière financière pour investir. Plus grand-chose pour épargner. Très peu pour absorber un accident de la vie. Encore moins pour (envisager de) constituer un patrimoine transmissible.
Cette situation crée un paradoxe criant. Beaucoup affirment vouloir devenir financièrement indépendants tout en consacrant une part croissante de leurs revenus à financer des biens dont la valeur s’évapore année après année. Dans le même temps, ils renoncent au seul et unique mécanisme ayant démontré, sur le long terme, sa capacité à créer durablement de la richesse : l’investissement régulier associé à la capitalisation des rendements.
Alors, oui, il est apparait plus confortable d’accuser l’extérieur, l’État, les banques, les entreprises, les constructeurs, le capitalisme ou même la mondialisation.
Bien que certaines réalités influencent indubitablement l’économie, elles ne signent tout simplement pas le(s) contrat(s) de crédit(s) à la place des consommateurs. À force de transférer systématiquement la responsabilité vers la collectivité, une partie des ménages finit par considérer toute difficulté financière comme une défaillance de la Nation.
Cette posture paraît intellectuellement séduisante, car elle dispense de toute remise en question. Pourtant, elle occulte une évidence sans appel : aucune politique publique ne peut compenser durablement des arbitrages individuels qui privilégient la consommation immédiate au détriment de la construction patrimoniale.
Une Nation peut créer un cadre (dé)favorable. Elle peut (dé)stabiliser son économie, (dé)faire l’éducation financière ou (dé)favoriser l’investissement. C’est un fait. Néanmoins, elle ne peut pas épargner à la place de ses citoyens. Elle ne peut pas investir à leur place. Elle ne peut pas transformer des dépenses de consommation en patrimoine.
La prospérité collective ne repose pas uniquement sur les décisions des gouvernements ; elle dépend aussi des millions de décisions prises chaque jour par les ménages. Choisir systématiquement le « confort » – ou son illusion – financé par le crédit plutôt que la constitution patiente d’un capital n’est pas une fatalité économique. C’est un arbitrage.
Et tant que cet arbitrage sera masqué derrière le récit commode d’une responsabilité exclusivement imputable aux institutions, le véritable levier d’enrichissement restera inexploité : celui de la responsabilité financière individuelle, de la maîtrise de la trésorerie et de la puissance des intérêts composés.



