
Depuis longue date, a fortiori depuis plus de 50 ans, l’utilisation massive du dollar américain (US $) en tant que monnaie de réserve mondiale représente un réel enjeu politique et économique. Depuis l’avènement, ainsi que la chute, du système dit « de Bretton Woods » mis en place lors de la signature des Accords en juillet 1944, le malencontreux « privilège exorbitant » du dollar américain demeure en place. D’ailleurs, le Fond Monétaire International (FMI) est né de la signature de ces fameux « Accords de Bretton Woods » pour, supposément, assurer la stabilité du nouveau Système Monétaire International (SMI) par l’intermédiaire de la stabilité du système de parité entre les monnaies mondiales : les taux de change monétaires.
Toutefois, l’inconvénient d’un tel système unilatéral basé sur une devise monétaire unique (en l’occurrence, le dollar américain) est, par définition, instable. C’est ce qu’avait justement démontré l’économiste Robert Triffin avec son « Paradoxe de Triffin » dans son ouvrage “Gold and the Dollar Crisis: The Future of Convertibility” (1960).
Ce paradoxe consiste en ce qu’une monnaie de réserve unique implique inexorablement des déséquilibres gigantesques de la balance commerciale extérieure du pays émetteur, représentant par la même occasion une situation instable vouée à se terminer inlassablement par une crise et, de facto, par la perte dudit statut de monnaie de réserve.
Or, tel que l’avaient formulé Stöferle ainsi que Valek dans une optique de stabilité monétaire, « la solution […] consiste à utiliser un actif de réserve neutre. Celui-ci peut être d’origine naturelle, comme l’or ou d’autres matières premières, ou créé artificiellement, comme les droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI. »
L’Or ayant volontairement perdu du terrain entre 1945 et 1970, sur incitation unilatérale des États-Unis, en tant qu’actif de réserve mondial, le nouvel actif de réserve – supposément neutre – ultérieurement choisi à la fin des Accords de Bretton Woods (actée par Richard Nixon en août 1971) fût les Droits de Tirage Spéciaux (DTS). Les DTS furent introduits en 1969 par le Fonds Monétaire International (FMI) au travers du 1er amendement à ses statuts.
Mais alors, que sont les Droits de Tirage Spéciaux (DTS, ou SDR pour Special Drawing Rights) et qui les émet sur le marché mondial ?
Les DTS sont donc le remplaçant de l’Or sur le marché mondial des réserves monétaires. Cet actif synthétique est géré exclusivement par le FMI et représente une sorte de panier constitué d’autres monnaies mondiales (Dollar US, Livre Sterling, etc.). Il est réévalué tous les 5 ans et n’est aucunement une monnaie en tant que telle, mais bien une créance sur les devises monétaires mondiales incluses dans ledit panier. Les DTS, en tant qu’actif neutre, peuvent être échangés contre lesdites devises monétaires, et inversement.
Afin de déterminer la part respective de chacune des devises incluses dans le panier constitutif des DTS, le FMI utilise deux critères principaux ayant vocation à interpréter la mesure chaque devise est « librement utilisable » :
- La part respective au sein des réserves de change mondiales ;
- L’ampleur de son utilisation au sein des transactions internationales.
Au moment de leur introduction (en 1969), les DTS évoluaient donc au second plan puisque l’Or était encore l’actif numéro 1 des réserves mondiales. Puis, le 15 août 1971, le président des États-Unis Richard Nixon a décidé de suspendre unilatéralement le dernier maillon qui unissait universellement l’Or à la monnaie (américaine et mondiale). Peu de temps après, le 1er avril 1978, les Accords de la Jamaïque sont entrés en vigueur et venaient officialiser sans détour la fin des Accords de Bretton Woods.
Suite à cela, le prix de l’Or est officiellement révoqué et le précieux métal jaune se voit remplacé par les DTS au niveau des paiements internationaux (prévu par le 2ème amendement aux statuts du FMI). Par conséquent, l’Or est donc officiellement libéré de son statut de réserve monétaire.
Comment la situation post-Standard Or a-t-elle fonctionné ?
Manifestement, cela n’a pas fonctionné du tout !
Suite à la décision susmentionnée de 1971, la croisade américaine contre l’Or a véritablement pu se mettre en marche et s’élargir autant que possible. Cela a commencé avec la préservation du privilège impérial du dollar américain (US $) au sein d’une véritable guerre des monnaies initiée par les États-Unis.
Certains évènements particuliers sont mémorables :
- L’avènement des pétrodollars au cours de l’année 1974 ;
- L’opposition américaine à toute forme d’intégration monétaire européenne (qui engendra par suite la création de l’Euro) dans les années 1970 ;
- Le torpillage volontaire de tout projet d’extension des DTS ;
- La cession d’environ 500 tonnes d’Or par la Fed à la toute fin des années 1970 ainsi que dans les années 1980 pour faire baisser le cours de l’or ;
- L’invasion de l’Irak en 2003, soit 2,5 ans après que Saddam Hussein décidait de se départir du dollar au profit de l’euro dans le cadre du commerce du pétrole ;
- L’étonnante chute de Dominique Strauss Kahn, ancien dirigeant du FMI, qui suggéra fortement de remplacer le dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale par les DTS. Dans la même veine, le caractère accidentel de la mort de l’ex-PDG de TOTAL (Christophe de Margerie) qui était proche de Moscou et qui s’était également prononcé en totale faveur de l’utilisation de la monnaie européenne dans le commerce du pétrole.
Concisément, il est aisé d’affirmer que les États-Unis ont fait de leur mieux afin que les DTS du FMI ne fonctionnent aucunement en tant qu’instrument de réserve concurrent au dollar américain. Cette stratégie leur a notamment permis de cumuler des déficits records de manière ininterrompue depuis 1971.
Cependant, en regard de cette situation monolatérale, on assiste depuis près de 15 ans à de multiples accords bilatéraux entre des pays comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Union européenne (UE) et d’autres. Très souvent, il s’agit de faire basculer les échanges commerciaux en devises nationales.
Tous les précédents pays nommés, à l’exception notable de l’Union Européenne, ont effectivement vu leurs banques centrales respectives accroître leurs stocks d’or, dans cette optique de concurrence du dollar américain et d’indépendance dans leurs transactions.
Le supposé avantage des DTS est que, en tant qu’actifs purement numériques, ils permettent évidemment d’éviter les aller-retour transfrontaliers de barres d’or pour solder les comptes nationaux. Toutefois, la réalité rattrapant l’imaginaire, le FMI lui-même qualifiait en 2011 que l’actuel rôle des DTS était « insignifiant » puisque, à cette date, les DTS ne représentaient pas plus de 4% des réserves de change mondiales.
La seule utilisation significative des DTS demeure celle des pays en voie de développement qui s’en servent comme d’une ligne de crédit relativement bon marché. A ce titre, il est à noter que l’usage des DTS est totalement limité aux entités publiques, ce qui illustre bien le fait qu’il ne s’agit pas d’une véritable monnaie (d’échange).
Les DTS sont une unité de compte (exprimée en XDR) non côtée pour laquelle dont le FMI fixe quotidiennement la valeur en dollars américains. En 1969, la valeur d’un DTS (= 1 XDR) était fixée à 1/35ème d’once troy (Oz.) d’Or, ce qui représentait également la valeur d’un 1,00 dollar américain (US $). En 2025, 1 XDR = 1,2985 $ US (USD), signifiant par la même occasion que les DTS ont donc gagné près de 30% de valeur face à la devise américaine … ou que le dollar américain a perdu près de 30% de sa valeur par rapport au DTS puisque si 1 XDR = 1,2985 $, alors 1 $ = 0,7701 XDR (au lieu de 1 $ = 1 XDR en 1969).
Enfin, en raisonnant par rapport au Standard-Or d’époque et en actualisant les données avec les cours actuels, on se rend aisément compte que les DTS valent énormément moins qu’ils ne valaient en 1969 ou 1970 :
- 1969 : 1 XDR = 0,88857 gramme d’or (ou 1/35ème d’once troy Oz.)
- 2025 : 1 XDR = 0,00049 gramme d’or (… soit 1/63 000ème d’once troy Oz.)
Aussi, il n’est donc pas surprenant que nombre de multi-latéralismes aient émergé et que, notamment, les pays membres des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ne soient aucunement satisfaits de l’ordre monétaire actuel, sachant que les DTS ne sont qu’une forme numérique de « planche à billets » déguisée valant, en valeur d’Or, environ 1 800 fois moins qu’à leur avènement en 1969.