Il est devenu presque banal d’entendre les mêmes plaintes se répéter, année après année, mois après mois, jour après jour : le coût de la vie augmente, les impôts sont trop lourds, les successions amputent des patrimoines laborieusement constitués, la santé se dégrade, les vacances deviennent inaccessibles, les grandes entreprises abusent de leur position dominante, l’État prélève toujours davantage, les banques facturent trop, les assurances indemnisent trop peu, les plateformes numériques exploitent leurs utilisateurs, et ainsi de suite.
Que les constats puissent s’avérer justes ou non, une question demeure étonnamment absente du débat public : quelle part de responsabilité individuelle les citoyens modernes sont-ils encore prêts à assumer ?
La modernité semble avoir installé une étrange dissociation entre les conséquences que chacun subit et les causes sur lesquelles chacun pourrait pourtant agir. Il ne s’agit pas de nier l’existence des déterminismes sociaux, des inégalités ou des abus économiques. Ils existent et méritent – lorsque cela est le cas – d’être combattus. Mais leur existence ne dispense pas d’un examen plus inconfortable : celui du rapport du citoyen à sa propre responsabilité.
Les difficultés financières constituent probablement l’exemple le plus saisissant. Une immense majorité de personnes déclare manquer d’argent, vivre sous tension budgétaire ou craindre l’avenir. Pourtant, combien d’entre elles consacrent ne serait-ce que quelques heures par an à comprendre le fonctionnement des intérêts composés, de la fiscalité, de l’investissement, de l’inflation ou même de la gestion patrimoniale ? Les connaissances financières demeurent souvent perçues comme un domaine réservé aux banquiers ou aux grandes fortunes, alors qu’elles concernent directement le quotidien de chacun. L’information est abondante, les ouvrages accessibles, les formations nombreuses, les spécialistes consultables. Mais l’effort d’apprentissage reste souvent marginal. Beaucoup de personnes préfèrent parfois subir un système mal compris plutôt que consacrer du temps à en maîtriser les règles.
Au même titre, un phénomène identique apparaît lors des successions. Les témoignages abondent de familles découvrant, dans la douleur, le poids d’une fiscalité pourtant connue depuis longtemps. Les héritiers dénoncent alors des prélèvements jugés confiscatoires. Pourtant, le droit patrimonial offre souvent des outils parfaitement légaux permettant d’anticiper ces situations : donations graduelles, démembrements de propriété, sociétés civiles, assurance-vie voire pactes successoraux selon les législations nationales. Ces dispositifs ne sont pas réservés à une élite. Encore faut-il accepter de consulter un notaire ou un avocat fiscaliste en amont, c’est-à-dire plusieurs années avant que le problème ne survienne. Là encore, l’anticipation demeure l’exception alors que l’indignation devient la règle.
La santé illustre une contradiction tout aussi profonde. Jamais les connaissances scientifiques sur l’alimentation, l’activité physique ou les effets de certaines consommations n’ont été aussi accessibles. Chacun sait désormais, dans les grandes lignes, ce que provoquent les excès de sucres ajoutés, d’aliments ultra-transformés, de graisses de mauvaise qualité ou de boissons fortement sucrées. Les interrogations sur les colorants, les édulcorants, les perturbateurs endocriniens ou les effets cocktails des substances chimiques alimentent régulièrement les publications scientifiques. Pourtant, les habitudes de consommation évoluent avec une lenteur remarquable. Les prescriptions médicamenteuses sont rarement questionnées avec les professionnels de santé lorsque cela serait pertinent, tandis que les comportements quotidiens restent souvent inchangés. On déplore ensuite la multiplication des maladies chroniques, comme si celles-ci relevaient exclusivement de la fatalité ou des défaillances du système de soins.
Cette logique dépasse largement les seules questions matérielles. Beaucoup regrettent de ne jamais pouvoir « s’évader », voyager davantage, changer de vie ou réaliser les projets qui les animent. Mais combien investissent réellement dans les compétences, les économies, les sacrifices ou les changements d’organisation que ces aspirations supposent ? Il est plus confortable d’attendre qu’une amélioration extérieure transforme notre existence que de modifier progressivement les choix qui la composent. Les années passent alors au rythme des mêmes habitudes, tandis que les rêves demeurent des conversations de fin de semaine.
La passivité se manifeste également face aux multiples engagements de la vie quotidienne. Combien de contrats sont signés sans lecture attentive ? Combien de prélèvements bancaires ne sont jamais vérifiés ? Combien de devis sont acceptés sans comparaison ? Combien de garanties ne sont jamais activées faute d’avoir conservé une facture ? Combien de décisions administratives sont considérées comme définitives alors qu’elles peuvent être contestées ? Les citoyens disposent souvent de droits réels, mais ces droits supposent une vigilance, une curiosité et une implication que beaucoup abandonnent par lassitude, par habitude ou par déni.
Cette situation nourrit une conséquence paradoxale : plus les individus renoncent à exercer leur responsabilité, plus ils réclament une protection extérieure. L’État devient alors le garant universel des erreurs individuelles, des imprévus personnels, des choix de consommation, des difficultés financières ou des décisions insuffisamment préparées. Les entreprises, quant à elles, deviennent les coupables idéales de comportements qu’elles n’imposent pourtant pas toujours.
La célèbre formule de COLUCHE du 14 octobre 1979 dans l’émission « Les rendez-vous du dimanche » conserve, à cet égard, une force élémentaire bien que souvent dérangeante : « quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que cela ne se vende plus, quelle misère. » Derrière l’humour se cache une réalité économique élémentaire. Une entreprise, quelle que soit sa puissance, ne prospère durablement qu’à condition que ses produits trouvent manifestement des acheteurs. Les critiques adressées à certaines multinationales de l’agroalimentaire ou des biens de consommation peuvent parfois être parfaitement fondées. Mais elles ne sauraient effacer le rôle décisif de la demande, c’est-à-dire la clientèle. Aucun produit ne s’impose durablement à des consommateurs qui refusent collectivement de l’acquérir. Par pragmatisme, le marché récompense avant tout les comportements répétés des millions d’individus qui le composent.
Cette évidence n’exonère évidemment pas les entreprises de leurs responsabilités éthiques, ni les pouvoirs publics de leur devoir de régulation. Il est évident que les asymétries d’information existent et SCYLLA INVESTMENT n’entend aucunement nier des faits établis. Oui, les stratégies marketing exploitent les biais cognitifs et certaines industries disposent d’une puissance d’influence considérable. Mais, non, le fait de reconnaître ces réalités ne conduit pas nécessairement à nier toute capacité d’action individuelle. Les deux responsabilités coexistent. Elles ne s’annulent pas ; elles se complètent.
L’époque actuelle semble pourtant entretenir une culture de l’externalisation permanente des responsabilités : l’échec est imputé aux circonstances, la réussite est attribuée à la chance, les difficultés proviennent des institutions, les solutions devraient venir de l’extérieur (gouvernements, entreprises, écoles ou technologies), etc. Manifestement, l’individu est de plus en plus spectateur de sa propre existence, attendant qu’un acteur exogène (donc, extérieur) corrige un scénario auquel il participe pourtant quotidiennement.
Cette posture contraste avec une vérité plus ancienne, parfois oubliée, mais illustrée en 1903 par G.B. SHAW dans ses « Maximes à l’usage du révolutionnaire » lorsqu’il annonce que « Liberté implique responsabilité. C’est là pourquoi la plupart des hommes la redoutent ». Être libre ne consiste pas uniquement à disposer de droits ; cela implique également d’assumer les conséquences de ses choix, y compris lorsqu’ils résultent d’inactions répétées. Ne pas apprendre est un choix. Ne pas vérifier est un choix. Ne pas anticiper est un choix. Ne pas s’informer est un choix. Ces décisions sont souvent invisibles parce qu’elles consistent précisément à ne rien faire. Pourtant, leurs effets s’accumulent silencieusement au fil des années.
C’est peut-être ce que résume, avec une saisissante concision, la formule reprise par F. NIETZSCHE : « Ecce Homo » signifiant « Voici l’Homme ». Non pas un être entièrement déterminé par le monde qui l’entoure, ni un individu tout-puissant capable de tout maîtriser, mais un être constamment placé devant la possibilité de répondre de lui-même. Une responsabilité imparfaite, limitée, parfois difficile, mais jamais totalement absente.
Cette réflexion rejoint également un passage cinématographique digne de mémoire : « Tous les hommes meurent, mais peu d’entre eux vivent vraiment. » (Braveheart, de M. GIBSON). Au-delà de l’origine de cette formule ; l’idée soutenue par cette dernière est essentielle. Vivre véritablement suppose de cesser d’être uniquement le récepteur des événements pour redevenir l’auteur, autant que possible, de sa propre trajectoire.
La responsabilité individuelle n’est ni une morale culpabilisante ni une négation des injustices. Elle constitue peut-être, au contraire, le premier levier dont chacun dispose face à elles. Une société plus responsable ne serait pas une société où l’État disparaîtrait, où les entreprises seraient exonérées de leurs devoirs ou où les difficultés individuelles seraient méprisées. Ce serait une société où chacun commencerait par se demander non seulement ce que le monde lui doit, mais également ce qu’il peut encore faire lui-même avant d’en appeler aux autres.
Car une démocratie mature ne repose pas uniquement sur des institutions solides. Elle repose aussi sur des citoyens qui refusent la facilité consistant à déléguer systématiquement leur existence. C’est peut-être là que réside le véritable défi de notre temps : non pas exiger toujours davantage de responsabilités des autres, mais (re)trouver le courage d’exercer les siennes.
Au fond, cette analyse dépasse la simple question de la responsabilité individuelle. Elle interroge le rapport d’un individu au monde lui-même. Beaucoup attendent énormément d’un système auquel ils contribuent parfois très peu par – notamment – le manque de : curiosité, compréhension, d’anticipation ou d’engagement. Pourtant, ce même système offre, malgré ses imperfections, des leviers considérables à ceux qui prennent le temps de les comprendre.
Comment ne pas mentionner l’investissement financier, qui en est sans doute l’illustration la plus éloquente ? La Bourse, les obligations, les matières premières, les fonds d’investissement ou encore les produits indiciels ne constituent pas un univers réservé à une élite. Ils sont les mécanismes mêmes par lesquels l’économie se finance, innove, produit et crée de la valeur. Le citoyen qui accepte d’y consacrer du temps, d’acquérir des connaissances, de raisonner sur plusieurs décennies plutôt que sur quelques mois, découvre progressivement une logique presque contre-intuitive : plus il participe intelligemment au fonctionnement de l’économie, plus celle-ci a une propension naturelle à le récompenser.
Les intérêts composés incarnent parfaitement cette philosophie. Véritable « huitième merveille du monde » selon A. EINSTEIN, ils ne promettent ni enrichissement instantané ni succès garanti. Ils récompensent avant tout la patience, la régularité et la discipline et garantissent, selon les propos du physicien, que « celui qui les comprend les gagne, celui qui ne les comprend pas les paie ». Partir de zéro n’a rien d’exceptionnel ; c’est même le point de départ de la plupart des patrimoines. Ce qui distingue souvent les trajectoires n’est pas tant le montant initial que le temps consacré à apprendre, à investir avec discernement et à laisser le temps accomplir ce qu’aucune précipitation ne peut produire.
Cette réalité rappelle une évidence souvent oubliée : une économie n’est pas seulement un cadre dans lequel les citoyens consomment, c’est un écosystème auquel chacun peut également prendre part. Beaucoup ne voient dans les entreprises que des vendeurs de produits ou des employeurs. En cela, ils oublient qu’il est également possible d’en devenir copropriétaire, même modestement, en détenant quelques actions ou parts de fonds. Ils dénoncent les bénéfices des grandes sociétés sans réaliser qu’ils pourraient, eux aussi, participer à la création de cette valeur et percevoir une part des dividendes ou de la croissance qu’elles génèrent.
En définitive, la relation entre l’individu et la société ressemble moins à un affrontement permanent qu’à un contrat implicite : le célèbre « Contrat Social » de J.J. ROUSSEAU. Plus chacun investit de temps pour comprendre les règles du jeu – qu’elles soient économiques, juridiques, sanitaires ou financières – plus il augmente ses chances d’en retirer les bénéfices. Certes, cela ne garantit en soi ni la fortune, ni une vie sans épreuves, ni une réussite uniforme. Mais cela transforme progressivement la posture de celui qui subit en celle de celui qui agit.
Peut-être est-ce là le propre du pragmastime vu sous l’angle de la responsabilité : cesser de considérer le monde uniquement comme un créancier de ses propres attentes, pour commencer à y voir un partenaire avec lequel une relation de confiance, d’effort et de réciprocité est susceptible de pouvoir s’établir. Puisque « tous les hommes meurent un jour », ceux qui vivent pleinement sont souvent ceux qui ont choisi de ne plus être de simples passagers de leur époque, mais des acteurs conscients de leur propre existence.
