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Histoire : le monde est-il le fruit du hasard ou celui des conquêtes ?

L’idée paraît séduisante : le monde actuel serait le résultat spontané des échanges, des innovations et des aspirations des peuples. Nonobstant les fables, un regard attentif sur l’Histoire révèle une réalité rarement évoquée. Les grandes structures qui organisent le quotidien sont rarement nées du hasard. Elles sont le pur produit de siècles de conquêtes, de rapports de force, d’alliances et d’influences successives.

Ce constat n’appelle ni condamnation morale ni admiration aveugle. Il invite simplement à observer les faits et ce, pragmatiquement.

L’Histoire des civilisations montre qu’aucune puissance durable n’a émergé sans laisser une empreinte profonde sur les générations suivantes. Tel qu’indiqué par le Conseil d’État de France dans son rapport du 19 juin 2001, « dans une confrontation qui opposerait le système romano-germanique auquel appartient la France au système de common law dont l’Angleterre et les États-Unis sont les principaux représentants […] », il apparaît dès lors – par l’exemple – indubitable que l’Empire romain a légué son droit, son urbanisme et ses langues à grande échelle. Les conquêtes arabes ont également diffusé une langue, une religion et un vaste espace culturel qui demeurent aujourd’hui encore. Sans oublier les empires espagnol et portugais ayant profondément transformé les Amériques, l’Afrique et une partie de l’Asie, laissant derrière eux des langues aujourd’hui parlées par des centaines de millions de personnes.

Pourquoi en serait-il autrement des puissances plus récentes ?

Au XIXème siècle, le Royaume-Uni devient la première puissance maritime, commerciale et financière du globe. À son apogée, son empire s’étend sur près d’un quart des terres émergées et relie tous les océans. Londres s’impose comme le principal centre financier mondial, la livre sterling devient la monnaie de référence des échanges internationaux et la révolution industrielle fait de l’industrie britannique le modèle économique de son époque.

Mais il serait réducteur de n’évoquer que le Royaume-Uni.

La France constitue alors l’autre grand pilier de l’expansion de l’Europe des Nations (ou « Concert européen »), notamment de 1815 à 1871). Si Londres domine alors effectivement les mers et la Finance, Paris exerce une influence intellectuelle, juridique, scientifique et diplomatique exceptionnelle. Le français devient la langue des chancelleries, des traités internationaux et des élites politiques. Le Code civil napoléonien inspire les législations de nombreux États, tandis que les ingénieurs, administrateurs et enseignants français participent à la construction d’institutions sur plusieurs continents.

À la veille de la Première Guerre mondiale (1914-1918), les empires britannique et français forment le plus vaste ensemble colonial jamais détenu par deux puissances alliées. Ils administrent ou influencent d’immenses territoires en Afrique, en Asie, en Océanie, au Moyen-Orient et dans les Caraïbes. Ensemble, ils façonnent durablement les frontières, les administrations, les réseaux ferroviaires, les systèmes éducatifs, les règles commerciales et les échanges internationaux.

Cette domination ne s’exerce pas uniquement par la force militaire. Elle repose aussi sur des infrastructures, des institutions, des règles juridiques, des réseaux bancaires et des habitudes commerciales. Comme toute organisation durable, un empire cherche moins à administrer chaque détail qu’à créer un environnement où son influence devient progressivement la norme.

L’un des héritages les plus visibles de cette époque est sans doute la diffusion mondiale des langues européennes.

Aujourd’hui, l’anglais est la langue dominante des affaires, de la recherche scientifique, de l’aviation, de la diplomatie, d’Internet et d’une grande partie de la culture populaire. Cette situation est souvent attribuée aux États-Unis. Pourtant, les fondations de cette diffusion mondiale ont été largement posées par plusieurs siècles d’expansion britannique.

Les États-Unis ont incontestablement amplifié ce phénomène au XXème siècle. Mais ils l’ont fait avec une langue, un système juridique largement inspiré de la Common Law britannique, des institutions et une culture politique qui trouvent une grande partie de leurs racines dans l’histoire britannique.

Parallèlement, le français demeure aujourd’hui l’une des grandes langues internationales. Il reste langue officielle ou de travail dans de nombreuses organisations internationales, continue d’occuper une place importante en Afrique, en Europe, en Amérique et dans le Pacifique, et conserve une influence diplomatique héritée de plusieurs siècles d’histoire.

L’influence d’une puissance ne disparaît pas, non plus, avec le recul de son territoire. À ce titre, Rome a cessé d’exister depuis quinze siècles comme grande puissance, mais son droit inspire encore de nombreux systèmes juridiques. L’Espagne n’est plus l’empire du XVIème siècle, pourtant l’espagnol est parlé sur plusieurs continents. Le Royaume-Uni n’est plus la première puissance industrielle mondiale, mais l’anglais demeure la langue de référence de la mondialisation. Quant à la France, son héritage juridique, culturel et diplomatique continue de structurer une partie conséquente des relations internationales.

Cette permanence est un phénomène classique en géopolitique. Les grandes puissances ne laissent pas seulement des frontières. Elles laissent des institutions, des langues, des normes, des réseaux économiques et des habitudes qui survivent souvent bien après leur déclin relatif.

C’est pourquoi mesurer la puissance d’un État uniquement à son Produit Intérieur Brut (PIB), à sa population ou à son armée conduit généralement à une vision très incomplète. Il existe une autre forme de puissance, autrement plus influente : celle qui façonne les règles du jeu.

Lorsqu’une langue devient la langue du commerce mondial, lorsqu’un système juridique est adopté par de nombreux pays, lorsqu’une monnaie sert de référence internationale ou lorsqu’une place financière attire des capitaux venus de tous les continents, il s’agit d’une influence qui dépasse largement les frontières nationales.

Faut-il nécessairement y voir un « plan secret » ? L’Histoire ne permet pas d’affirmer qu’une autorité unique aurait orchestré, siècle après siècle, l’organisation du monde contemporain. Les archives montrent plutôt une succession de décisions politiques, d’intérêts économiques, de rivalités entre puissances et d’opportunités saisies au fil du temps. En revanche, il serait tout aussi excessif de croire que l’ordre international actuel serait le simple produit du hasard ou de décisions dites « populaires ».

Comme une grande entreprise qui conserve pendant des décennies les effets des choix de ses fondateurs, les sociétés humaines continuent de fonctionner au sein de structures héritées de ceux qui les ont précédées. Les langues parlées, les monnaies utilisées, les routes commerciales empruntées, les règles juridiques encadrant les contrats, les places financières concentrant les capitaux ou encore les frontières de nombreux États sont autant d’exemples de décisions historiques dont les effets se prolongent bien au-delà de leurs auteurs.

Comprendre cette continuité ne consiste pas à rechercher un responsable caché de chaque événement. Il s’agit plutôt de reconnaître une évidence souvent oubliée : les civilisations bâtissent des institutions qui leur survivent. Le monde contemporain n’est donc ni entièrement planifié ni entièrement aléatoire. Il est l’héritier d’une longue succession de conquêtes, d’innovations, de compromis et de rapports de force dont les traces restent visibles jusque dans le quotidien.

En ce sens, le véritable pouvoir d’une grande puissance ne réside peut-être pas seulement dans sa capacité à conquérir un territoire, mais dans sa faculté à rendre ses institutions, sa langue, son droit, ses règles et ses usages suffisamment durables pour continuer à structurer le monde bien après que sa domination apparente se soit estompée. L’Histoire montre ainsi que les empires disparaissent, mais que leurs héritages, eux, continuent souvent de gouverner silencieusement les générations qui leur succèdent.