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Vie : l’enfant, ce patrimoine familial ?

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Beaucoup appellent cela « Famille ». Ce mot est prononcé avec la gravité des choses sacrées, comme s’il désignait le dernier refuge contre un monde devenu froid et individualiste. Il y est spontanément associé un ensemble de termes tels que « amour », « solidarité », « transmission », « protection ». Pourtant, derrière cette image rassurante se cache souvent une réalité bien moins noble. Il arrive qu’au fil des années, l’enfant cesse d’être considéré comme une personne pour devenir une simple fonction. Il ne grandit plus seulement pour lui-même ; il grandit aussi pour répondre à des attentes dont il n’a jamais signé le contrat. Qu’il travaille, qu’il réussisse, qu’il bâtisse un patrimoine, et les mains commencent alors à se tendre. Il ne lui est plus demandé s’il est heureux ; on lui présente, plus ou moins discrètement, une facture.

Le paradoxe est saisissant, alors que l’époque actuelle célèbre « l’autonomie individuelle » tout en multipliant, a contrario, les liens invisibles qui la rendent quasiment inatteignable. Si les (lointains) ancêtres quittaient souvent le foyer très jeunes pour servir dans les armées, commercer à l’autre bout du monde, créer une entreprise ou tenter leur chance ailleurs, ils emportaient leur seul nom et rarement davantage. Leur réussite leur appartenait, leur échec également. Aujourd’hui, plus nombreux que jamais sont les enfants dits de la « génération Tanguy » – à rester vivre chez leurs parents, tandis que les parents demeurent plus longtemps dans la vie financière de leurs enfants. L’indépendance est encouragée, mais peut-être à condition qu’elle continue de profiter au « clan familial ».

Le phénomène apparaît avec une régularité presque caricaturale. Un sportif signe un contrat lucratif, un entrepreneur revend son entreprise, un artiste rencontre enfin le succès : soudain, les cousins oubliés réapparaissent, les « petits services » deviennent urgents, les dettes anciennes ressurgissent et les sacrifices parentaux se transforment en arguments commerciaux. Qui n’a jamais entendu cette fameuse phrase « après tout ce que nous avons fait pour toi… », montrant très efficacement cette étrange comptabilité affective dans laquelle « l’amour » se retrouve alors assorti d’un reçu, présentée comme la reconnaissance d’un échéancier.

La logique est d’autant plus redoutable qu’elle demeure rarement formulée. Si l’enfant peut, bien entendu, être aimé, force est de constater qu’il est parfois regardé comme une sorte d’investissement d’avenir. Chaque diplôme représente une assurance supplémentaire, chaque talent une promesse, chaque réussite un capital susceptible d’être redistribué ou mutualisé. Le vocabulaire reste celui de l’affection ; le mécanisme rappelle parfois celui d’un actionnaire attendant son retour sur investissement.

Il serait évidemment inexact, injuste et absurde de prétendre que toutes les familles fonctionnent ainsi. Un grand nombre d’entre elles vivent probablement des relations fondées sur le respect mutuel, l’entraide librement consentie et la liberté de chacun. Mais nier l’existence de cette dérive serait aveugle et biaisé. Car lorsque la solidarité cesse d’être un choix pour devenir une obligation permanente, elle change de facto de nature. Une générosité imposée n’est plus tout à fait de la générosité ; elle ressemble davantage à un prélèvement obligatoire.

La question dépasse d’ailleurs le seul cadre familial. Les politiques publiques destinées à soutenir les familles répondent à des besoins bien réels et permettent à de nombreux foyers de vivre plus dignement. Pourtant, dès lors qu’une prestation est associée à la présence d’enfants, une dimension économique s’invite inévitablement dans une relation qui devrait d’abord relever de l’affection et de la responsabilité. Cela ne signifie pas que les parents calculent leur descendance comme un bilan comptable, mais rappelle simplement qu’aucun dispositif financier n’est totalement neutre face aux comportements humains. En entourant l’enfance de barèmes, de prestations, d’avantages fiscaux et de dispositifs compensatoires, un point plus que paradoxal a été créé : proclamer que l’enfant n’a pas de prix tout en sachant parfaitement combien il « rapporte » ou combien il « coûte ».

Mais l’argent n’est finalement qu’un catalyseur et le véritable sujet est ailleurs. Il réside dans cette idée, profondément ancrée chez certains, selon laquelle venir au monde ferait naître une dette. Néanmoins, personne n’est en mesure de prouver que quelque enfant ait demandé sa propre naissance. La situation est devenue telle, que le fait d’accomplir son devoir de parent semble autoriser, plusieurs décennies plus tard, à présenter une note majorée d’intérêts. L’éducation parentale, qui constitue avant tout une responsabilité légale envers sa descendance, est alors transformeée en « créance morale » transmissible.

Par l’intermédiaire de la culpabilité, cette « créance morale » est étonnamment devenue la monnaie la plus précieuse de certaines relations familiales. Pour un enfant, le fait de poser des limites, refuser une aide financière ou choisir simplement sa propre vie suffit parfois à être accusé d’ingratitude. La liberté individuelle devient suspecte dès lors qu’elle échappe aux attentes du « clan familial ». Ce qui devait être un refuge se transforme insensiblement en institution de prélèvement, où chacun est sommé de rendre ce qu’il n’avait jamais ni demandé ni emprunté.

Il est aussi nécessaire de rappeler une évidence devenue presque subversive : un enfant n’est ni un placement, ni un fonds de pension, ni une assurance contre la solitude ou la fin de vie, ni un projet de rentabilité affective. Il n’est pas davantage le coffre-fort de ses parents ou le distributeur automatique de toute une parentèle. Il est une personne libre, ou il n’est rien.

Les sociétés ne s’effondrent pas toujours sous les coups de leurs ennemis. Elles commencent souvent par déformer le sens des mots. L’époque actuelle semble en être un indéfectible témoin. En toute clarté, le jour où la famille cesse d’être le lieu où l’on apprend à partir pour devenir le lieu où l’on empêche de s’éloigner, elle ne transmet alors plus un héritage : elle prélève un tribut. Les barreaux de cette prison sont d’autant plus solides qu’ils ne sont pas en acier. Ils sont forgés dans la culpabilité, le devoir sans limite et des liens dits « du sang » transformés en chaînes.