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Métaux précieux : en quoi le ‘clearing’ permet-il que l’Or et l’Argent ne sortent pas de Londres ?

Sur les écrans, une once d’Or s’échange à un prix unique, fluctuant continuellement aux horaires d’ouverture des marchés. Sous les écrans, dans une poignée de coffre-forts situés à l’intérieur du périmètre autoroutier du Grand Londres, tourne une machine d’une tout autre nature : un système de compensation où le métal se déplace si peu qu’il en devient presque une abstraction comptable. Comprendre cette machinerie n’est pas un exercice d’érudition financière. C’est une condition préalable à toute décision patrimoniale sérieuse pour toute décision relative à l’Or papier ou alloué en coffre-fort, en ce qui se joue dans les livres de comptes de cinq banques peut déterminer ce qu’une personne possède réellement (ou non).

Le nœud du système porte un nom que presque aucun investisseur ne connaît, excepté la haute élite financière. Il s’agit du London Precious Metals Clearing Limited (LPMCL). Cette société à but non lucratif, créée en 2001, appartient aux banques qu’elle sert. Jusqu’à cet été 2026, quatre établissements bancaires seulement – HSBC, ICBC, J.P. Morgan et UBS – détenaient le réseau par lequel se règlent la quasi-totalité des transactions mondiales d’Or, d’Argent, de Platine et de Palladium. Le 06 juillet 2026, précisément, Citigroup est devenu le premier nouveau membre admis depuis une dizaine d’années.

Les faits sont simples : ces cinq banques et cette entreprise de compensation (le LPMCL), s’adossant un marché de gré à gré qu’est la London Bullion Market Association (LBMA), s’échangent quotidiennement pour environ 81,8 milliards de dollars d’Or. Cela représente plus de 20 millions d’onces d’or compensées chaque jour sur une base nette. Voici comment cela fonctionne.

Le principe repose sur une distinction juridique que tout détenteur de métaux précieux – surtout papier ou alloué en coffre – devrait connaître avant d’acheter quoi que ce soit sans en détenir physiquement : le compte non alloué. Lorsqu’une institution achète de l’Or sur le marché dit « Loco London », elle n’acquiert en règle générale aucun lingot identifiable. Elle détient alors un droit général sur du métal fongible, matérialisé par une ligne comptable dans les livres de sa banque – exactement comme un dépôt à vue -, sauf que l’unité de compte est ici l’once d’Or. Et comme un déposant bancaire fait figure de créancier de ladite banque, alors le détenteur d’un compte non alloué est donc un créancier non garanti de l’établissement qui tient son livre de compte.

La LBMA l’indique elle-même sans détour : dans un compte non alloué, le client « ne possède pas de lingots spécifiques mais dispose d’un droit général sur une quantité de métal ». Plus de 90% des transactions de gros sur les métaux précieux se règlent ainsi. Chaque après-midi, le système électronique du LPMCL, baptisé AURUM, procède à l’opération dite de « compensation » (ou ‘clearing‘, en anglais). Cela signifie que les milliers d’obligations croisées entre les membres se compriment en quelques transferts nets, enregistrés avant 16h30 (heure de Londres) et que le métal reste dans les mêmes coffre-forts. Par exemple, si une mine sud-africaine vend à une banque australienne, alors l’opération se règlera très probablement sur des comptes londoniens, sans qu’un seul camion blindé n’ait à démarrer.

Voilà pourquoi la question du rapport entre « Or papier » et Or physique est si importante, dans la mesure où elle représente une question patrimoniale centrale. Les critiques les plus documentées du système, notamment les travaux de Jan Nieuwenhuijs et les alertes répétées du GATA, soutiennent que ce dispositif fonctionne en réserve fractionnaire déguisée. Simplement dit, les créances sur l’Or excèderaient largement le métal immédiatement livrable, si bien que le prix affiché serait celui d’un passif bancaire et non celui d’une denrée rare. Les chiffres qui circulent sont saisissants : avec des ratios de l’ordre de 100 créances pour 1 once réellement livrable, ou quelques tonnes seulement de métal conforme face à des centaines de tonnes payées et échangées sur les marchés. Tel que le rappelait BullionStar en 2025, « il n’y a pas assez d’Or [physique] pour soutenir ne serait-ce qu’une fraction des promesses papier, et la course à l’Or physique a commencé. »

Peu importe l’ordre de grandeur de ces ratios puisque ce qui est distinctement établi, documenté et incontestable, suffit à fonder une décision solide : le marché de gros londonien repose sur une logique de réserve partielle assumée dont la viabilité dépend d’un postulat explicite, à savoir que tous les détenteurs ne réclameront pas leurs métaux précieux simultanément. La LBMA publie chaque mois ses statistiques des coffre-forts pour rassurer. Toutefois, elle ne publie pas, et ne peut pas publier, la preuve que son postulat tiendra. La confiance dans ce système ne se démontre pas, puisqu’elle se constate chaque jour de marché qui s’achève sans incident majeur.

Le scénario qui inquiète les experts porte un nom : la vague d’allocations. Convertir un solde non alloué en lingots nominativement attribués est une opération routinière, où les membres LPMCL l’exécutent dans la journée. Alors, tout détenteur d’un solde créditeur suffisant peut légalement l’exiger. Mais le mécanisme a une capacité finie. Il faut trouver des barres conformes au standard de qualité dit ‘Good Delivery‘, les isoler des stocks clients et tenir à jour les registres des coffre-forts. Si une fraction significative des détenteurs exigeait la conversion en même temps, deux prix apparaîtraient pour le même métal – le prix de l’Or papier et la prime correspondant à l’Or physique réellement livrable -. Cet écart inciterait mécaniquement les autres détenteurs à réclamer le leur avant que le jeu des chaises musicales ne s’arrête.

Les défenseurs du système en place objectent que les crises de 2008 et 2020 ont été absorbées sans rupture de livraison, et que les soldes non alloués appartiennent surtout à des acteurs tels que des mines, des industriels ainsi que des banques, qui traitent l’Or comme un instrument de trésorerie et non comme une réserve de dernier ressort. L’objection a une limite forte : ces crises n’ont pas coïncidé avec les difficultes souveraines connues récemment. Les achats records de banques centrales, documentés par Bloomberg et le World Gold Council, drainent précisément le métal librement mobilisable vers des coffre-forts appartenant aux Nations, d’où il ne ressort alors plus. Le renchérissement prudentiel imposé par les accords de Bâle III, que la LBMA et LPMCL discutent explicitement avec les régulateurs, pousse par ailleurs le système vers davantage d’allocation. De fait, les métaux précieux dormant sont moins disponibles pour la compensation et la direction du mouvement ne va pas dans le sens de la liquidité papier.

Reste le maillon qui relie cette mécanique à grande échelle au patrimoine indiviuel privé, c’est-à-dire les ETF adossés à l’Or physique. Le SPDR Gold Shares (GLD), qui fût lancé en 2004 (l’année même où la famille ROTHSCHILD quittait le contrôle du fixing de l’Or), a rigoureusement transformé les échanges financiers concernant l’Or. Sa mécanique interne mérite d’être connue dans le détail tant elle est importante.

Le fonds détient des lingots alloués, identifiables et numérotés, conservés pour l’essentiel dans les coffre-forts londoniens d’HSBC, avec des sous-dépositaires parmi lesquels la Banque d’Angleterre, J.P. Morgan et UBS. Mais l’actionnaire ne détient ni une once d’Or ni même une fraction de barre d’Or de 12,5 kg. Non, il détient uniquement une participation dans un trust dont l’actif de référence est l’Or. Deux couches de distance, donc deux couches de contreparties. Seules des institutions agréées, appelés ‘Authorized Participants‘, peuvent créer ou détruire des parts (par paniers de 100 000 actions) contre livraison effective de barres d’Or conformes au standard ‘Good Delivery‘. Le particulier, quant à lui, ne pourra jamais échanger ses actions contre du métal physique. Il achète et vend seulement sur le marché secondaire. Aussi, si le fonds liquide, la documentation prévoit une distribution du produit de la vente uniquement en devises (euros, dollars, etc.). Les conditions générales du trust GLD vont jusqu’à préciser qu’en cas d’insolvabilité du dépositaire, un liquidateur pourrait geler l’accès aux comptes alloués du trust. Sans parler du frottement financier, à savoir le coût des frais de gestion amputant mécaniquement la quantité d’Or représentée pour chaque part, année après année, et les audits eux-mêmes reconnaissent que l’assurance du dépositaire ne couvre pas nécessairement la totalité de la valeur détenue.

La boucle est alors bouclée, et elle est instructive pour quiconque raisonne en patrimoine et non en spéculation. Quand les flux financiers entrent dans les ETF, les participants doivent acquérir du métal physique et le faire allouer dans les coffre-forts du trust, induisant une pression haussière sur le marché. Quand les flux financiers sortent, ils restituent à ce moment des barres d’Or au circuit non alloué, dont une partie peut servir à alimenter de nouvelles créances. L’ETF est devenu un pont permanent entre l’épargne mondiale et la finance londonienne, gonflant ou vidant les réserves mobilisables du système selon les humeurs de la foule.

Que faire de tout cela quand on gère un patrimoine, et non un portefeuille spéculatif ? Trois conclusions s’imposent, et elles sont fermes. Premièrement, la part allouée à l’Or doit être pensée comme une assurance forte. Deuxièmement, la nature juridique de la détention compte davantage que le cours (ou le prix) d’entrée, où il est préférable d’être du côté du détenteur plutôt que du créancier. Troisièmement, l’Or physique élimine à échelle de l’investisseur qui le détient réellement le risque de contrepartie.

Il parait pertinent de retenir que les meilleures opportunités se présentent souvent là où presque personne ne comprend la mécanique. Malencontreusement, il arrive aussi que ceux qui la comprennent de l’intérieur soient parfois trop occupés à tenir les registres et les comptes financiers d’exploitation. Pour un patrimoine, la leçon n’est donc pas d’attendre un krach financier pour acheter. Elle est de savoir, bien avant un krach, ce qu’un investisseur possède vraiment : un produit physique, une créance, ou bien une ligne dans un tableur informatique. Cette distinction-là ne dépend d’aucun cours, d’aucune prédiction et d’aucune conjoncture. Elle dépend d’une signature au bas d’un contrat de dépôt ou d’un contrat d’achat incluant une acquisition physique.