Il existe une illusion dangereuse dans le rapport communément fait au patrimoine. Elle consiste à croire qu’il suffirait de conserver ce que les générations précédentes ont transmis aux suivantes. Comme si une nation pouvait indéfiniment vivre de ses réserves, de ses infrastructures, de ses savoir-faire, de ses entreprises ou de ses ressources sans avoir à les renouveler. Le patrimoine n’est pourtant jamais un stock immobile. Il est un mouvement perpétuel. Il se transmet, certes, mais il se conquiert à nouveau à chaque génération.
C’est pourquoi il parait nécessaire de réhabiliter et mettre en exergue une idée simple mais presque oubliée : pour investir, il est nécessaire de s’investir. Explications…
S’investir de son temps, de ses compétences, de son intelligence, de son activité, de son capital et parfois même d’une partie de sa vie dans des activités dont l’utilité dépasse la seule satisfaction immédiate. En effet, une nation ne devient pas prospère parce qu’elle possède des ressources. Elle devient prospère lorsqu’elle sait les identifier, les maîtriser, les transformer et en tirer une valeur ajoutée durable.
Les métaux précieux, l’énergie, l’aviation, le commerce, les infrastructures, l’industrie, l’agriculture, les technologies ou les services financiers ne sont pas de simples secteurs économiques parmi d’autres. Ils constituent les fondations matérielles sur lesquelles repose une partie de la puissance économique d’un pays. Celui qui y investit ne participe donc pas uniquement à la création de sa propre richesse. Il contribue potentiellement à augmenter la capacité de son territoire à produire, échanger, attirer et conserver la richesse. Voilà le véritable enjeu.
Une nation qui laisse ses secteurs stratégiques s’éteindre, ses compétences disparaître ou ses ressources être valorisées par d’autres finit nécessairement par payer le prix de son désengagement. Elle devient dépendante. Elle achète ce qu’elle aurait pu produire. Elle importe ce qu’elle aurait pu maîtriser. Elle regarde partir les talents, les capitaux et les savoir-faire qu’elle n’a pas su retenir.
À l’inverse, chaque individu qui décide de devenir acteur plutôt que spectateur ajoute une capacité nouvelle à l’ensemble. Un entrepreneur crée une activité. Un ingénieur développe une compétence. Un commerçant ouvre un débouché. Un investisseur fournit du capital. Un technicien transmet un savoir-faire. Un professionnel contribue à structurer une filière. Pris isolément, ces efforts peuvent sembler modestes. Additionnés, ils constituent une puissance économique.
C’est ici que l’intérêt individuel rejoint l’intérêt patrimonial général d’une Nation. Il ne s’agit pas de demander aux citoyens de sacrifier leur prospérité personnelle au nom d’une abstraction nationale. Ce serait vain et inefficient. Le véritable enjeu est précisément de construire un système dans lequel la réussite individuelle puisse renforcer la réussite collective – et inversement -.
Lorsqu’un individu investit dans une activité productive et que celle-ci prospère, il en retire naturellement un bénéfice. De plus, si cette activité développe simultanément des emplois, des compétences, des fournisseurs, des infrastructures, des recettes et des savoir-faire, alors sa réussite dépasse largement son propre patrimoine. Elle enrichit l’écosystème dans lequel elle s’inscrit. Et cet écosystème, à son tour, augmente les possibilités de réussite pour ceux qui viendront après.
C’est cela, le véritable « gagnant-gagnant ». Non pas une formule commode destinée à masquer les intérêts divergents, mais une mécanique économique dans laquelle la création de valeur individuelle augmente la capacité collective à créer davantage de valeur. Il apparaît, dès lors, plus que nécessaire de revoir la capacité des individus à revoir leur définition de l’investissement.
Investir, ce n’est pas seulement acheter un actif et attendre qu’il prenne de la valeur. C’est aussi consacrer cinq, dix ou quinze années à comprendre, tenir et se perfectionner dans un domaine. C’est apprendre une compétence utile à beaucoup, mais que peu de personnes possèdent. C’est créer une entreprise alors que le marché n’existe encore qu’en partie. C’est développer une infrastructure dont les bénéfices se mesureront sur plusieurs décennies. C’est accepter de travailler aujourd’hui pour construire une capacité dont les fruits seront récoltés demain.
Le premier capital n’est donc pas financier. Il est humain. Avant l’Or ou l’Argent, il y a celui qui sait les trouver, les extraire, les transformer, les négocier et les conserver. Avant l’énergie, il y a ceux qui savent la produire, la transporter et la distribuer. Avant l’aviation, il y a les ingénieurs, les mécaniciens, les pilotes, les industriels, les infrastructures et les capitaux. Avant le commerce, il y a les hommes, les réseaux, les routes, les ports, les contrats et la confiance.
Une nation ne possède véritablement une ressource que lorsqu’elle possède aussi une partie des compétences nécessaires pour en tirer durablement parti. C’est pourquoi la question patrimoniale ne devrait pas seulement être : « Que doit-il être conservé ? » Elle devrait être : « Qu’est-il nécessaire de produire demain ? »
Cette question est autrement plus exigeante en ce sens où, par exemple, conserver un bâtiment peut être nécessaire. Mais savoir construire les bâtiments de demain l’est tout autant. Préserver une entreprise historique est précieux. Mais disposer de personnes capables d’en créer de nouvelles l’est davantage encore. Protéger un savoir-faire est indispensable. Mais former ceux qui sauront l’adapter aux mutations futures est la véritable garantie de sa survie.
Le patrimoine n’est donc pas derrière une population. Il est devant elle. Il est ce que chacun décide de transmettre, mais aussi ce que chacun décide de rendre possible.
Voilà pourquoi l’investissement devrait être pensé sur plusieurs générations. Celui qui entreprend aujourd’hui ne travaille pas seulement pour son bilan de demain. Il peut créer un environnement économique dans lequel ses enfants, ses associés, ses salariés ou d’autres entrepreneurs pourront à leur tour entreprendre. Une route commerciale en appelle une autre. Une entreprise crée des fournisseurs. Un savoir-faire engendre une spécialisation. Une spécialisation attire des capitaux. Les capitaux permettent de nouvelles infrastructures. Les infrastructures attirent de nouvelles entreprises.
La richesse appelle alors la richesse, à condition que le cycle ne soit pas interrompu. C’est là que se joue le véritable rendement patrimonial puisque le retour sur investissement ne se limite plus au dividende encaissé ou à la plus-value réalisée. Il réside aussi dans l’augmentation de la valeur de l’environnement économique auquel on appartient. Si une région devient un centre reconnu dans un secteur, si une filière industrielle s’y développe, si ses compétences deviennent recherchées à l’étranger, si ses infrastructures attirent les capitaux, alors ceux qui ont contribué à cette dynamique peuvent eux-mêmes bénéficier de l’appréciation de cet écosystème.
Ils ont investi dans une activité ; ils ont contribué à créer un territoire plus riche. Cette logique oblige toutefois à une certaine lucidité. Tout investissement n’est pas vertueux par nature. Toute activité dite stratégique ne réussit pas. Tout pari industriel ne produit pas de rendement. L’absence de réussite entrepreneuriale existe, comme existent les erreurs de stratégie, les cycles économiques et les investissements discutables. Mais cela ne change pas le principe fondamental, selon lequel une nation qui cesse d’investir dans ses capacités productives finit par dépendre des capacités des autres.
Le choix n’est donc pas entre le risque et l’absence de risque. Il est souvent entre le risque maîtrisé de construire et le risque, beaucoup plus silencieux, de ne plus savoir construire. À force de considérer l’économie uniquement sous l’angle du rendement immédiat, beaucoup ont oublié la valeur du temps long (ou long-terme). Or, le patrimoine agit précisément le spectre long-termiste. Une entreprise solide ne se bâtit pas en quelques mois. Une compétence stratégique ne s’acquiert pas en quelques semaines. Une filière industrielle ne se décrète pas. Une réputation commerciale ne s’improvise pas. Une infrastructure capable de servir plusieurs générations exige une vision qui dépasse largement le prochain exercice comptable.
S’investir, c’est donc accepter cette temporalité. C’est comprendre que les rendements les plus importants peuvent parfois être ceux que l’on prépare avant même de pouvoir les mesurer.
Il appartient alors à chaque génération de répondre à une question simple : faut-il seulement consommer le patrimoine reçu ou doit-il en être produit davantage ? La réponse détermine bien plus que la taille des portefeuilles individuels. Elle détermine la capacité d’une société à rester maîtresse de ses ressources, de ses compétences et de son avenir économique.
Aussi, une Nation qui possèderait une grande partie de l’Or mondial mais qui ne saurait pas le valoriser (exemple : des pays d’Afrique, au temps des colonies), de l’énergie mais qui ne saurait pas la maîtriser, des infrastructures mais qui ne saurait pas les renouveler, des talents mais qui ne saurait pas les retenir, possède peut-être encore un patrimoine à un instant T. Cependant, elle ne possède déjà plus entièrement sa capacité à en créer à un instant T+1.
À l’inverse, une Nation qui saurait mobiliser ses citoyens autour de projets productifs, développer les compétences, attirer les capitaux, encourager l’entrepreneuriat et transformer ses ressources en capacités durables construirait quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une simple réserve, identifiable telle une faculté permanente d’enrichissement. C’est le propre même des pays dits « émergents ».
S’investir pour investir n’est donc pas un simple jeu de mots. C’est une discipline patrimoniale. S’investir pour acquérir la compétence. Investir cette compétence pour créer de la Valeur Ajoutée. Réinvestir cette valeur pour accroître les capacités. Puis transmettre ces capacités afin que la génération suivante puisse aller plus loin. Ainsi, le patrimoine ne se contente de devoir être conservé mais il exige d’être perpétuellement mis à profit.




